IA, vitesse et Darwin

Les "serious men" ne jurent que par la productivité. Ils parlent d'efficacité ou d'efficience sans en connaître le sens. Pardon, ils en connaissent peut-être la définition (et encore), mais ils n'en ressentent pas profondément ni la réalisation, ni ses conséquences.

C'est un peu comme la différence entre un LLM et un humain: le LLM vous crachera une définition, mais il ne "visualisera" pas une représentation liée à sa propre existence, puisqu'il ne peut projeter des concepts dans un monde physique qui lui échappe, du moins pour l'instant.

Ainsi, quand on parle de gens qui agissent comme des robots dans leur travail, c'est une expression qui peut tout à fait se justifier. Pire, un robot peut se remplacer par un autre. Si, du moins en apparence, on pense aujourd'hui que l'IA va tous nous remplacer, c'est parce qu'on est devenus de simples robots, hyper-spécialisés et peu capables de prendre le recul suffisant sur ce qu'on fait au jour le jour. Ecrire cela ici, c'est se faire plein d'amis parmi ceux qui se voient comme l'alpha et l'oméga de leur monde, voir du monde tout court.

Cette absence de compréhension profonde des termes que nous manipulons, n'est pas qu'un problème philosophique, même si c'est bien à travers la philosophie qu'on peut l'appréhender le mieux. C'est surtout un problème pratique qui peut se résumer par: va-t-on dans le mur ?

La vie est comme un oignon (merci Shrek), et pas seulement comme une boîte de chocolat (merci Forest). (Et non, je ne vais pas utiliser ces citations pour partir dans un délire sur le développement personnel comme je l'ai déjà vu ici-même). Toute discussion se situe sur une couche donnée et n'est que superficielle, au fond, pour tout ce qui se trouve en dessous. Désolé d'enfoncer des portes ouvertes à gros coup de boots de redneck qui vient de regarder une vidéo Tiktok, mais l'essence de l'oignon n'étant pas dans sa peau, ce qui fait une bonne discussion à la machine à café ne nous évitera pas de sombrer dans la complexité du monde tel qui se présente à nous.La plupart (pas tous, évidemment) des articles sur l'IA et la productivité que je vois défiler commencent à peine à égratigner la peau de l'oignon. C'est du pipi de chat mis en bouteille de cognac.

Prenons un auto-déclaré "évangéliste" de l'IA, journaliste qui a monté son affaire de conseil, qui vient faire une conférence dans l'équivalent des chambres de commerce, quelque part en Ligurie (je pense que personne ne trouvera qui sait, mais je n'aurais aucun soucis à lui redire la même chose en face). Ce brave père de famille vient faire paniquer le quidam (en l'occurrence des artisans et des petites entreprises) pour leur dire "attention, sans IA, vous allez mourir". Traduction quelques slides plus tard: "sans moi, vous allez mourir", puis quelques jours après "pour 150 euros par personne et par séance je vais vous permettre de survivre". Ceux qui vont y aller, vont mourir avec ou sans lui, croyez-moi. Mais ils ne le sauront peut-être même pas, en tout cas ils n'en sauront pas la cause.

Il suffirait pourtant d'éplucher un peu.

Ce type vient donc leur faire peur et leur dit: "savez-vous à quelle vitesse réfléchit notre cerveau ?" ... "10 bits par seconde. Vous imaginez, votre wifi est plus rapide. Nous, humains, sommes si lents !". Passons la comparaison cavalière et épluchons donc.

Il existe effectivement une étude qui prétend que, en appliquant la loi de Shannon au cerveau, il ne traiterait que 10 bits par seconde. Elle est contestée, mais admettons. Je ne retrouve plus l'article, mais un des contempteurs de cette étude a une réponse magnifique et pleine de sens: imaginons que ce soit vrai. La nature, l'évolution, auraient passé des milliards d'années à arriver à une machine inefficace qui, dans son inefficacité, aurait réussi à produire elle-même le Graal ? Non, seul l'autre taré de Musk peut le croire. En réalité, si nous sommes "lents" (du moins dans la réflexion et pas dans les réflexes", il y a une raison simple: la survie. La vitesse, comme sur les routes, tue.

Ainsi, revenons à nos chères "serious men", vos idoles de tous les jours."Productivité", "efficacité", "donc IA", "donc moins d'humains, allez oust" ... Pourquoi faire ? Pour être plus forts que les Chinois ? Admettons. Et après ? Allez trop vite c'est avoir la certitude de ne plus savoir éviter les obstacles. Une Tesla de merde avec son autopilot de merde, ne peut éviter une biche qui surgit si elle roule au maximum de ce que la route de montagne lui permet. Je roule sur mes routes à 60 maximum, on pourrait les faire en mode rallye un jour, ok. Mais là ils n'y a quasiment jamais d'animaux morts sur les routes (ce qui n'est pas le cas dans le Deux-Sèvres où l'artisan pressé fait du 110 sur les lignes droites). Allez plus vite, c'est la mort assurée, souvent d'abord pour les plus faibles.

Au fond, il faut écouter ces appels à la productivité pour ce qu'ils sont: au mieux un suicide collectif, au pire de l'eugénisme presque débridé de ceux qui croient qu'ils sortiront vainqueurs. A court terme, il faut être meilleur que les Chinois, les Américains, les Russes, les petits hommes verts, son voisin, sa femme, ses amis, ses enfants. Certains me diront qu'on n'a pas le choix.

Je peux l'admettre. En épluchant, je ne sais pas. Sans doute que la Vie est un cycle de destruction-création. De ce point de vue-là, les psychopathes comme l'autre timbré du bureau ovale ne sont que la main de Dieu (du moins de la Vie), exactement comme ils l'affirment (quelle belle ironie), puisqu'ils accélèrent le processus de destruction, ce qui donnera un jour naissance à autre chose. Ceci dit, nous ne sommes pas obligés d'applaudir, ni d'avoir la prétention qu'à court terme ce soit la seule voie. En fait, nous manquons terriblement d'imagination. Parce que nous passons notre vie à faire de la "marde" au lieu de la passer à ressentir, observer et comprendre.

Je vois toute cette énergie que nous utilisons pour nous vendre. Ne serait-il pas utile de l'utiliser pour comprendre ?

Ok, pk, je retourne créer des trucs et je reviendrai me vendre. A bientôt donc, même si vous devriez avoir honte de m'obliger à faire ça.